jeudi 9 avril 2015

Frédéric Boyer - Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?

Il est urgent de lire ce petit pamphlet qui vient de sortir en réaction, non pas à l'air du temps (celui difficile depuis les attentats du début d'année ou celui nauséabond des campagnes électorales) mais à quelque chose de plus profond et de plus ancré. Boyer se propose de penser aujourd'hui la question de la présence de l'autre et de la nécessité de son  accueil dans notre communauté.

Partons du préalable (celui de Quignard  dans sa Critique du jugement qui vient de sortir chez Gallilée) que penser c'est précisément l'inverse de juger, c'est "se désatelliser l’âme" par rapport à la norme. La norme c'est cela le jugement, "le symptôme de la petite bourgeoisie", la reproduction ad libitum des poncifs qui hiérarchisent et discriminent.
Penser c'est aller au delà du jugement. C'est faire un pas de côté, mais aussi faire un effort.

Je dis que c'est une réaction et non pas une réplique parce que justement Boyer ne donne pas de réponses aux multiples questions qu'il pose, et c'est cela qui permet de prendre ce livre comme une pierre supplémentaire dans l'édifice de sa propre pensée. 
Boyer réagit aux propos qui sont en train de se banaliser, ceux d'intellectuels comme Millet, Camus, Finkielkraut, les apeurés de la fin de la civilisation, les malades de la mort du monde tel qu'ils le connaissent. 
Je ne vais pas ici détailler le fil de la l'argumentation du livre, mais j'ai quand même à cœur de m'arrêter sur quelques phrases qui  me touchent et m'interpellent. 
"C'est être bien petit-bourgeois, c'est bien rester tranquillement sans noblesse, et bien stérilement  incorrect que de prétendre conserver notre identité entre nous, que de vouloir protéger notre honneur entre nous. Mais de quelle autorité supérieure tenons nous que notre identité, que notre histoire serait ce trésor terrible à défendre au prix de tant de lâchetés envers d'autres que nous, au prix de tant de misères infligées à d'autres que nous."

J'aime surtout cette idée que choisir d'accepter l'autre  et les flux du monde est un effort avant tout moral. 
Cela me fait penser à Glissant. Je crois que Boyer doit beaucoup à l'idée de la poétique du Divers que défendait Glissant, que la "totalité-monde" est devenu une réalité ; que nous commençons à concevoir "l'identité racine unique". 

Boyer place la question de la morale au centre de sa problématique (certes avec emphase, mais c'est l'esthétique du pamphlet qui veut cela !) :
"La vraie héroïne, le vrai sujet, le cœur aujourd'hui, la vraie princesse rebelle, la presque reine, la vraie guerrière et résistante, c'est la morale. Pas n'importe quelle force morale, pas n'importe quel élan. La morale comme force d'ébranlement du monde reçu, de déplacements de ses représentations, la morale comme source d'interrogation, la morale comme culpabilité vive, comme insomnie."
 Il me semble que prétendre avoir une morale, c'est accepter de se cogner aussi les impératifs qui vont avec (je vous renvoie au romans de Robert Seethaler Le tabac Tresniek, ou bien encore à celui de Samir Naqquash Shlomo le Kurde).

Enfin j'aime cette façon qu'a Frédéric Boyer d'utiliser et de retourner les arguments et les références de ses contradicteurs. Saint Augustin, la Bible, la culture judéo-chrétienne peuvent aussi nous servir pour dire les valeurs républicaines et le bon sens laique.
Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? est un livre de combat, une clameur, une lecture qui nous incite à accepter plutôt qu'a rejeter.
En un mot, c'est un livre qui fait du bien, parce qu'il réconforte, parce qu'il peut être un refuge pour la pensée.
"Que devient la république si elle se barricade pour ne pas avoir à s'ouvrir, à s'interroger, pour ne pas avoir à se remettre en cause de façon républicaine."

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